Ouvrir davantage nos églises : de l’ERP au projet d’usage

La ville de Sens vue depuis la tour clocher de la cathédrale, visitable par le public. © Marc Louail.
La ville de Sens vue depuis la tour clocher de la cathédrale, visitable par le public. © Marc Louail.

Concerts, expositions, visites, les usages des édifices cultuels se diversifient bien au-delà du seul exercice du culte. Cette ouverture contribue à faire vivre ce patrimoine mais produit un paradoxe : l’édifice reste inchangé, tandis que ses conditions de sécurité peuvent varier considérablement selon l’usage, l’effectif accueilli et les aménagements mis en place. La question est particulièrement importante pour les églises appartenant aux communes. Leur entretien et leur restauration représentent un effort considérable pour les collectivités et pour l’État. Il est donc légitime de chercher à les ouvrir davantage, à y accueillir de nouveaux publics et, lorsque l’affectation cultuelle le permet, à y développer d’autres usages.

La réglementation relative aux établissements recevant du public (ERP) est souvent abordée sous l’angle de la contrainte : conformité des installations, dégagements, moyens de secours, contrôles périodiques, prescriptions des commissions de sécurité. Elle peut pourtant être envisagée autrement. Réfléchir à la sécurité d’un édifice conduit très concrètement à examiner la manière dont le public peut l’occuper.

À ce titre, la réglementation ERP peut devenir un outil de connaissance du monument et, à travers notamment l’élaboration d’un cahier des charges d’exploitation, un point de départ pour construire son projet d’usage.

À Nevers, l’ouverture au public de la tour Bohier impose une jauge et des conditions de visite spécifiques ; à Saint-Denis, le Festival transforme temporairement la basilique en espace scénique ; à Sens, cathédrale, palais synodal et musée municipal composent un ensemble aux usages et aux responsabilités imbriqués. Trois situations très différentes qui montrent comment la réflexion sur l’accueil du public peut nourrir le projet d’usage et, au-delà, le projet patrimonial.

Principales configurations d’usage d’un édifice cultuel au regard de la réglementation ERP
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Type V : l’église est un lieu de culte

Au regard de la réglementation ERP, une église ouverte au culte relève du type V. L’effectif du public est calculé à partir de sa capacité d’accueil : nombre de sièges, longueur des bancs ou, en leur absence, surface réservée aux fidèles1 . Le seuil de trois cents personnes, au-delà duquel l’établissement ne relève plus de la cinquième catégorie, peut ainsi être atteint dans des églises dont la fréquentation quotidienne est pourtant très faible.

Sens, cathédrale Saint-Étienne, jauge et dégagements. © UDAP89, Jean-Raphaël Petit, préventionniste, JRP Securit.

Cette jauge réglementaire constitue un premier regard sur l’édifice, mais ne dit encore rien de ses possibilités d’exploitation. Celles-ci varient fortement selon les usages et les espaces ouverts au public.

Type L : l’architecture en spectacle

Les manifestations culturelles offrent un autre terrain d’expérimentation. À Saint-Denis, le festival transforme chaque année radicalement la perception de la basilique. Le public n’est plus tourné vers le sanctuaire : les concerts réorientent l’espace vers le grand orgue Cavaillé-Coll. Une scène et des installations techniques prennent place dans le monument ; des spectacles de grande ampleur nécessitent sonorisation, éclairage et puissances électriques importantes. L’espace liturgique devient un espace scénique ; son volume, son acoustique, ses circulations et ses équipements sont éprouvés d’une manière différente.

Type Y : les églises, plus grand musée de France ?

Si chaque église ne constitue pas un musée, elles sont le lieu de présentation de nombreuses œuvres. Les trésors de cathédrales occupent à cet égard une place singulière : présentées au public pour leur intérêt patrimonial, les œuvres qui les composent peuvent aussi demeurer affectées au culte et retrouver ponctuellement leur fonction lors d’une célébration ou d’une procession. Leur présentation ne relève donc pas tout à fait de celle d’une collection muséale ordinaire.

À Saint-Denis, la nécropole royale se déploie dans les transepts et le déambulatoire. À Nevers, le musée du jubé constitue un espace de visite spécifique au sein de la cathédrale. À Sens, le trésor de la cathédrale s’inscrit dans un parcours porté par les musées de la ville, sans rompre le lien des œuvres avec l’édifice ni avec leur usage cultuel.

Type PA : quand l’ERP déborde de ses murs

L’accueil du public oblige également à regarder au-delà des murs.

Une cathédrale peut disposer de dégagements parfaitement identifiés ; encore faut-il qu’ils débouchent réellement sur un espace libre. À Saint-Denis comme à Sens, l’organisation d’un marché ou d’un marché de Noël sur le parvis conduit ainsi à maintenir les sorties de l’édifice et les cheminements nécessaires à l’évacuation et à l’accès des secours. La sécurité de l’église devient alors une question d’organisation de l’espace public.

À Sens, les manifestations estivales organisées dans la cour fermée du palais synodal poussent cette logique plus loin. La cour devient temporairement un établissement de plein air (PA), avec sa propre jauge et son organisation, alors même que son fonctionnement s’appuie sur l’ensemble cathédral. L’organisateur de spectacles, la ville, les services de l’État et l’affectataire doivent composer avec les loges, les installations temporaires, les accès techniques et les cheminements du public ; l’une des possibilités d’évacuation conduit même à emprunter le transept de la cathédrale.

Spectacle La Fresque, Arum Diffusion, Cour du Palais synodal de la cathédrale de Sens. © Arum.

Hors cadre : accéder aux espaces secrets

À Nevers, la tour Bohier constitue un cas à part : accès indépendant, jauge limitée à dix-neuf personnes, accompagnement obligatoire, deux cent quatre-vingt-six marches à gravir, interdiction d’accès dans certaines conditions météorologiques. La visite, inaccessible aux personnes à mobilité réduite, conduit également à réfléchir aux formes alternatives de découverte proposées aux personnes qui ne peuvent y accéder.

La ville de Nevers depuis le sommet de la tour Bohier et la cathédrale St Cyr-et-Ste Julitte. © Louis Ville.
Tour clocher vue en contre-plongée dite tour Bohier – cathédrale St Cyr-et-Ste Julitte de Nevers. © Donation François Kollar, Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, diffusion GrandPalaisRmn Photo.

Le cahier des charges d’exploitation : faire coexister les usages
Plutôt que d’examiner séparément chacune de ces situations au fil des événements, le cahier des charges d’exploitation permet de les réunir dans un cadre commun.
À Nevers comme à Saint-Denis, ces différents usages ne sont pas traités isolément : ils sont réunis au sein de configurations d’exploitation définies à l’avance. Un même monument peut ainsi accueillir culte, concerts, visites ou activités muséales selon des dispositions adaptées à chacune de ces situations.

Le cahier des charges d’exploitation formalise les différentes configurations d’usage d’un même établissement. Pour chacune, il précise notamment le type ERP applicable, l’effectif maximal admissible, les espaces accessibles, les dégagements, les installations autorisées et les conditions particulières d’exploitation.

Examiné par la commission de sécurité, il constitue le cadre de référence des usages et configurations qu’il prévoit.

Penser les usages en partenariat

Le cahier des charges oblige aussi à préciser qui fait quoi : qui ouvre l’édifice, qui accueille le public, qui prend en charge une manifestation, quels moyens peuvent être apportés par la commune, l’affectataire, une association ou un équipement culturel voisin ?

À Saint-Denis, la fréquentation considérable de la nécropole donne tout son sens à une organisation muséale propre au monument. Mais elle suppose des moyens. À l’entrée de la basilique, deux agents de sécurité sont ainsi financés dans le cadre d’une convention associant la DRAC, le Centre des monuments nationaux et l’affectataire. La solution fonctionne parce que plusieurs acteurs acceptent d’organiser et de financer ensemble l’accueil du public.

Toutes les communes ne disposent pas d’agents permanents. Certaines peuvent s’appuyer sur une association, un office de tourisme, un musée voisin ou des bénévoles paroissiaux. À Sens, l’intégration du trésor au parcours des musées de la ville permet précisément de mutualiser compétences, personnels, accueil et surveillance, et de penser son ouverture à l’échelle de l’ensemble patrimonial.

Faire vivre une église ne consiste pas seulement à multiplier les événements ou les équipements : cela peut aussi consister, tout simplement, à permettre qu’elle reste ouverte.

Ouvrir, comme projet de conservation

Ce déplacement du regard invite à reconsidérer la relation entre usage et conservation.

La réflexion sur la sécurité des ERP commence par des questions apparemment prosaïques : combien de personnes ? Par quelle porte ? Avec quelle alarme ? Sous la responsabilité de qui ? Mais elle oblige rapidement à poser une question beaucoup plus large : que voulons-nous faire du monument ?

L’usage devient alors lui-même une donnée du projet de conservation. Les conditions dans lesquelles l’édifice pourra continuer d’être ouvert, parcouru et utilisé doivent être intégrées à la réflexion dès le projet de restauration.

Le cahier des charges d’exploitation est alors moins l’aboutissement d’une réflexion réglementaire que le support d’une discussion collective sur les possibilités du lieu. En réunissant ceux qui le possèdent, l’affectent, l’exploitent, le protègent et le font vivre, la sécurité devient aussi une manière de penser son avenir.

  1. Arrêté du 25 juin 1980 portant approbation des dispositions générales du règlement de sécurité contre les risques d’incendie et de panique dans les établissements recevant du public (ERP), modifié. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/LEGITEXT000020303557 ↩
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